Ali Becheur : le professeur et l’écrivain

Dans cet amphi de troisième année de droit public, le silence est amplifié par le crissement des stylos sur le papier révélant la nervosité de l’écriture. Nous voulions tout noter: Maître Ali Becheur nous livrait par mémoire son cours de droit commercial. De mémoire de femme, il était le seul enseignant que je connaisse à n’utiliser ni cahier ni classeur ni feuilles jaunies pour faire son cours, mais tel un narrateur-qu’il était-il arpentait l’espace qui lui était réservé en nous prodiguant ses connaissances, claires et précises entièrement mémorisées:après l’introduction venaient les chapitres, les sections successives, les paragraphes, les sous-paragraphes, les petit un, petit deux,.. Nous étions impressionnés par cet exercice fabuleux de la mémoire dont il faisait preuve et dont nous avions tellement besoin, mais qui nous manquait tant!

Maître Ali Becheur se contentait de sortir quelques papillons de papier qu’il égrenait comme un chapelet, tel ce magicien qui, au lieu de sortir de son chapeau colombes et rubans, faisait défiler ses papillons de papier entre les doigts, au fur et à mesure qu’il nous indiquait les références bibliographiques précises et les notes à consulter.

Se prenait-il déjà pour un de ses personnages qu’il nous livre maintenant?

Pensait- il à ce qu’il écrirait plus tard? Nul ne le savait. Tout ce que nous savions c’était que Maître Ali Becheur était différent des autres professeurs; d’où notre appréhension du jour de l’examen , car la comparaison entre la manière dont le cours était servi et ce que nous pouvions présenter ce jour là, n’était pas aisée. En effet comment pouvions –nous reproduire ce cours si bien structuré, si détaillé en procédures, en conditions juridiques , en jurisprudence et qui de plus, était déclamé de mémoire? Des complexes nous assaillaient et des questions fusaient: comment faisait-il? Quelques uns essayaient de l’imiter, mais sans résultat. Il était magistral!

Aujourd’hui encore, Maître Ali Becheur n’a pas cessé d’arpenter les méandres de la mémoire mais pour des raisons littéraires: la plupart de ses livres en sont imprégnés .Son roman De miel et d’aloès relate les souvenirs de son enfance, la maison familiale, Sidi le grand père…Des joies simples et douces sont présentes grâce à la mémoire .De même, son recueil de nouvelles Les saisons de l’exil (1991) ou Les rendez-vous manqués, publié en 1993. Dans Jours d’adieu (Comar d’or 1997), le personnage s’interroge sur son passé, qu’il revoit par le souvenir. La porte ouverte, publié en 2000 est un essai sur la mémoire. En 2002, il campe dans Tunis Blues cinq personnages en quête d’identité …En 2005, il publie une nouvelle dans Dernières nouvelles de l’été, où il conte un voyage vécu, un certain été.

Le Paradis Des Femmes est aussi un roman sur la mémoire puisque tout au long de ce livre, le narrateur et Luz la comédienne se promènent dans la mémoire de l’écrivain qui ,à travers l’écriture, recrée par touches vivantes , colorées et tendres des tranches de sa vie:.il écrit sa vie , son enfance , ses premiers émois amoureux ,Il raconte aussi comment il a appris le métier d’écrire, en écoutant les contes de sa tante Oummi Kaddouja le soir …

Il décrit aussi la démarche des écrivains de cette façon:

«Les écrivains sont des équarrisseurs, Luz. Ils dépècent les corps, taillent dans la chair. A l’une Ils prennent les yeux, à l’autre la voix, les mains d’une troisième–l’effilement des doigts, le lisse de la paume-, la silhouette d’une autre encore, aperçue de loin,de la terrasse d’un café…» Tenace cette écriture le réveille parfois en sursaut, je cite: «Je me réveille en sursaut .Un fragment de texte s’est immiscé dans mon sommeil, il a du repérer une faille, s’y est glissé. Il s’imprime sur l’écran de mes rêves absents, d’un seul jet…»

De la page blanche évoquée par Mallarmé, nous évoluons avec Ali Becheur vers un écran qu’éclairent des mots: «Un mot en fait surgir un autre. Puis un autre encore. Une chaîne se noue, Un maillon après l’autre»….

Ici, l’écriture se fond avec le personnage du roman: le personnage de Luz, c’est l’acte d’écrire … «Ton corps surgit des mots .Une sculpture naît de la terre glaise. Je te façonne, je te modèle..Puis .Je te rature. Je te sabre sans pitié…»

Et c’est grâce à l’écriture que la mémoire se dévoile: les mots forment une ronde qui en appelle une autre. Je cite: «Elles se suivent comme des moutons. S’égaillent sur les décombres, on devine des fondations, des pans de mur, le dédale de la mémoire se dévoile avec parcimonie, d’un recoin à l’autre»….

S’articulant autour de la mémoire du narrateur–écrivain, ce roman retrace le vécu de l’acte d’écrire par rapport à l’écrivain, dans toutes ses péripéties, ses envolées,sa décente aux enfers, et aboutit à l’expression de cette mémoire en révélant la vie! Une vie remplie de souvenirs, de moments divers,parfois riches et hauts en couleurs, parfois tristes et creux, où d’autres vies s’y incrustent tels des coquillages marins… pour former une société.



--Prix littéraires

Ali Becheur a obtenu les prix suivants:

Prix Tahar Haddad pour De miel et d’aloès en 1989
Prix comar d’or pour Jours d’adieu en 1997
Prix de l’Association Tunisie- France conjointement avec Alain Nadaud en 1998 pour
Tunis BluesLe comar d’or 2006 pour Le Paradis des Femmes

Nefla Dhab

Le 2 Juin 2006